← Toutes les randonnées

GR20 par les sommets

Corse, France - Août 2020 - NoBo

182km
15284m D+
11 étapesdurée

Étapes

ÉtapeTracé~Distance~D+GPX
D1Conca → Paliri13 km1248 m
D2Paliri → Bavella → Asinau12 km1282 m
D3Asinau → Laparo21 km1544 m
D4Laparo → Renoso23 km1942 m
D5Renoso → Vizzavona16 km376 m
D6Vizzavona → Monte d'Oro → Petra19 km2478 m
D7Petra → Monte Rotondo → Bettaniella3 km800 m
D8Bettaniella → Castel de Vergio28 km1438 m
D9Castel de Vergio → Pointe des Éboulis17 km2008 m
D10Pointe des Éboulis → Monte Cinto → Carozzu12 km939 m
D11Carozzu → Calenzana18 km1229 m

Le trail

On ne présente plus le GR20, l'un des sentiers de grande randonnée les plus réputés d'Europe. Victime de sa notoriété, il fait l'objet d'une (sur) fréquentation démentielle. À tel point que j'ai entendu dire qu'un système de permis sur le modèle nord-américain était envisagé… À ce stade, je ne vois pas d'autre solution pour sauver le trail. Personnellement, bien que l'ayant fait en plein COVID (30% de la fréquentation habituelle d'après des locaux), j'avais déjà trouvé ça blindax. Beaucoup n'ont rien à faire là: Matos décathlon absolument pas fait pour la haute montagne, sac à dos Point de 30/35kg, chiens (oui, pour une raison qui m'échappe, sur ce trail il n'est pas interdit de ramener son putain de clébard), j'en passe, et des meilleurs... Mais nous y reviendrons.

Signalons si besoin, que le trail est magnifique. Les soirées au Monte Renoso et au Monte Cinto restent gravées dans ma mémoire comme les plus belles qu'il m'est été donné de vivre, en rando. Mais il va falloir la jouer stratégique pour ne pas vous faire pourrir l'expérience par la foule, et passer entre les mailles d'un système bien rodé à vous soutirer un maximum de pognon. Le faire hors saison (juin ou septembre) pour commencer, car en juillet / août malheureusement, je crois que c'est du suicide.

Le tracé : Découpé en 16 étapes, qui sont en fait des demi-étapes. À raison d'une vingtaine de km par jour, une distance moyenne honnête pour en sentier de haute montagne (beaucoup de D+), on voit que le trail est tout à fait faisable en 8 jours, en faisant des journées de marche normales (9/18h).

La partie nord est réputée beaucoup plus difficile que la partie sud. En fait, la réputation de difficulté (non-usurpée) du GR20 vient des trois "premiers" jours, au nord.

Les variantes : Le trail comporte plusieurs variantes officielles, dont la plupart correspondent à des sommets. Au-delà du fait que les sommets sont généralement les parties les plus intéressantes de tout trail, je n'ai croisé PERSONNE sur les variantes du GR20, un vrai bonheur

  • Les Aiguilles de Bavella
  • Le Monte Incudine (2134m)
  • Le Monte Renoso (2352m)
  • Le Monte d'Oro (2390m)
  • Le Monte Rotondo (variante non officielle, 2622m, 2nd sommet le plus haut de Corse)
  • Le Monte Cinto (2706m, sommet le plus haut de Corse)
  • ... et d'autres, de moindre intérêt.

Le Cirque de la Solitude: Fermé suite à un accident (7 morts), puis réouvert en 2018. Ne fait officiellement plus partie du GR20. Du coup, les marquages ont été effacés et pour 40 balles par tête de pipe, un "guide" (on évitera de lui demander qui a effacé les marquages...) vous y fera passer. Comme dit l'affiche : "Le GR20 sans le cirque de la solitude n'est pas vraiment le GR20". Ben voyons. Laissez tomber, ou si vous avez la compétence, allez-y seul.

Les refuges : Nous y voilà... 16 étapes au lieu de 8, des refuges paumés en haute montagne qui servent la bouffe (dégueulasse) et disposent de douches (de fortune), mais proposent aussi de louer des tentes... J'en ai croisé des Corses qui ralaient contre l'impréparation totale des touristes qui débarquent et saccagent le trail. Mais on va pas s'mentir, TOUT est fait pour permettre à des personnes sans la moindre expérience d'y accéder: Demi journées de marche (deux fois plus de refuges = deux fois plus de cash!), pas besoin de porter de tente ni de bouffe, la douche le soir s'il vous plait... Manque les sherpas et l'oxygène (shhh, tu vas leur donner des idées) et le tableau serait complet. Et pendant ce temps, ça engrange le brouzouf, en essayant de vous vendre que le bivouac est interdit "pour des raisons de préservation du trail". MDR. Mettez en place un système de permis limitant les départs, ça marche très bien en Amérique du Nord (voir mon parcours du West Coast Trail), et pour le coup ça préservera le trail... tout en vous faisant vous assoir sur la moitié de vos bénéfs. Quoi? Non? On va pas faire ça? Ben voyons.

Concrètement, comme les gens font des demi-journées de marche (et partent à 5 heures du mat, réveillant tout le bled au passage parce qu'on ne marche pas par 30° voyons), ils finissent à 12/13h et TOUS les emplacements restants (= ceux qui ne sont pas squattés par les tentes "à louer contre espèces sonnantes et trébuchantes") sont occupés quand vous finissez votre journée de marche, vers 18/19h. Vous êtes donc marron, et n'avez plus qu'à payer pour avoir le droit de camper à l'arrache, à un mètre de la porte des chiottes dans lesquelles défilent tout le bled, pendant toute la nuit (si j'ai pu esquiver cette galère, je l'ai vu de mes yeux vu).

Allez, pour nuancer, disons quand même que certains sont corrects. De la place, bien tenus, tables et chaises pour s'assoir... Bref, vous payez, mais pour quelque chose. Tous les Corses ne sont donc pas des voleurs (vous aurez compris que je ne tiens pas à retrouver un pain de plastic dans ma boîte aux lettres).

Logistique : Pas de solutions de ravitaillement à part quelques épiceries qui vous vendent des trucs 4 fois le prix (et allez... les épiciers aussi veulent leur part). Les refuges servent des assiettes de pâtes bollo à des prix délirants.

Mon approche

Après avoir fini le GR5, j'étais à Menton et n'avais aucune envie de rentrer chez moi et retourner bosser, quelque part. Et c'est là que l'idée me vint. Un coup de ferry et j'étais au pays des mecs qui ne prennent que le cash (je me demandais pourquoi les routes étaient merdiques avec déchets tout du long, j'avais ma réponse).

Mindset : Sortant d'un mois de marche en autonomie, je me suis dit que j'allais continuer sur la même lancée (j'ai bien fait). Plus littérairement, avec tous ces voyages en pleine pandémie mondiale (et ce n'était que le début...), je commençais doucement à me prendre pour Angelo Pardi, dans "le Hussard sur le toit". Après la première nuit passée sur "l'air de camping" d'un refuge, commençant à comprendre le niveau de pigeonnade, je décidais de la jouer full furtif: Les visages pâles n'arrêtent pas un Comanche sur le sentier de la guerre. Et arnaquera bien qui arnaquera l'dernier!

Pourquoi en NoBo ? Pour le plaisir de ne pas faire comme tout le monde (déjà). Mais surtout parce que, comme je pars avec beaucoup de bouffe (pour maximiser l'autonomie), j'ai un sac lourd en début de trail. Autant donc commencer par la partie la plus simple (le sud), avant d'attaquer les difficultés (le nord) avec un sac beaucoup plus léger.

Cartographie : À l'arrache : j'ai trouvé une carte papier quelque part en route (et découvert l'existence des variantes) et fait tout le trail avec ça. Entre les marquages et les touristes, difficile de se perdre. Et j'ai toujours mon fidèle PLB en cas de problème.

Logistique : 7 jours complets de nourriture (organisés en rations journalières, comme d'habitude), plus 4 rations déshydratées... Je complèterai ce qui manque pour les 4 jours avec ce que je trouverai en route.

Transports :

  • Ferry Nice / Porto-Vecchio avec la meilleure nuit de ma vie sur le pont du bateau (à se croire dans un roman de Conrad ou de London).
  • Marche de Porto-Vecchio à Conca (vous pouvez essayer le stop, ça marche pas trop mal).
  • Stop de Calenzana à Calvi.
  • Le fameux train corse de Calvi à Bastia (vers Calvi il roule dans le sable le truc).
  • Ferry Bastia / Marseille.

Journal de voyage

D1 — Conca → Paliri (13 km · 1248 m D+)

Après une traversée d'anthologie (la seule fois encore à ce jour, où j'ai eu l'occasion de dormir à la belle étoile sur le pont d'un bateau <3 <3 <3), et un passage chez le coiffeur (sans déconner frangine, contrôle tes émotions: je vais faire 10 jours de marche, je vais pas sur la lune. Et puis comment on fait pour vivre à Porto-Vecchio sans jamais avoir entendu parler du GR20??), je me dirige tranquillement vers Conca où je plante ma tente dans un camping ombragé. Le gérant me laisse mettre ma batterie portable à recharger (sympa).

Je fais un tour à l'épicerie (rien d'intéressant) et file au bar, où un marseillais (à son accent et à sa gueule grande comme ça) qui vient visiblement de finir le trail, explique à une audience conquise, avec moulte effets et autres figures de style, que les bâtons de marche: ça ne sert à RIENG. Je me retiens d'ouvrir la mienne, de grande gueule, et me recommande des pintes, comprenant que ce n'était probablement pas sur ce trail que j'allais rencontrer des gens qui pourraient me faire bénéficier de leur expérience.

Une fois pour toute, les bâtons de marche:

  • En montée : ça vous enlève 20% d'effort sur les jambes (non négligeable à la fin de la journée).
  • En descente : ça limite les chocs sur vos genoux (poids du sac), vous évitant de finir dans le rôle de l'éternel looser qui abandonne au bout de 3 jours parce qu'il a plus de genoux, à force de courir comme un bienheureux, en descente.
  • Dans les deux cas : ça vous évite de vous casser la gueule, quand le terrain devient instable (pierrier, éboulis, descente glissante, ...).

Bref, celui qui vous dit que les bâtons ne servent à rien, ce n'est pas un randonneur, c'est un imbécile.

Le lendemain, j'attaque le fameux trail. Rien de fou cette première journée, ça monte en pente douce dans la brousse. Je croise les éternels narvalos qui courrent en descente, comme d'habitude.

J'arrive au refuge de Paliri pas trop tard (comprendre, avant la foule), recharge en eau (petit filet d'eau qui sort d'une source, n'arrivez pas trop tard). Je dois pas avoir le look, ou alors c'est l'équipement (filtre à eau, réchaud miniature...) parce que j'attire l'attention. Je passe la pire nuit de camping de ma vie: tente à touche touche, mecs qui arrivent à 23h et gueulent comme des putois (première fois au camping, ils ne savent pas qu'une tente ça n'arrête pas le son...). Un mec a eu la grande idée de ramener son clebs, et l'animal aboie à tout rompre à chaque fois que quelqu'un se lève pour pisser. Le mec l'engueule alors, ça se calme, et 10 minutes après ça recommence... toute la nuit.

Okay, je me doutais que ça allait être le cirque ces refuges, mais à ce point...

D2 — Paliri → Bavella → Asinau (12 km · 1282 m D+)

Après avoir passé un 1er col plutôt sympa (Foce Finosa), le trail descend tranquillement dans la forêt jusqu'au village de Bavella.

J'achète une clémentine à l'épicerie du coin, n'ayant pas les moyens de m'offrir autre chose (je vous ai parlé des taros dans les épiceries du trail?).

C'est ensuite la première variante, celle des Aiguilles de Bavella. Très sympa, quelques passages équipés à franchir, mais rien de bien méchant.

Quelques bons spots de camping en sortant des aiguilles, dans les alentours du Bocca di u Pargulu.

Je poursuis jusqu'au refuge d'Asinau. J'avais prévu de camper au-dessus, près du Monte Incudine (effectivement, de bons spots de camping à ce niveau), mais le refuge me paraissant correct (aéré, jolie vue, emplacement sympa), je décide d'y rester... Pour le plus grand bénéfice d'un canasson traînant par là, que je retrouverai, à mon retour de ravitaillement en eau, la tête dans mon sac à dos, en train de taper sans retenue dans ma réserve de nourriture. Sale bête. Et fier de son forfait le bougre, je jure avoir lu dans ses yeux la plus grande ironie, alors que je le virais de mon emplacement à grand cris. Probablement pour se faire pardonner, il prendra la pause pour une photo plutôt sympa, plus tard dans la soirée.

Soirée tranquille passée à discuter avec quelques hikers qui traînaient là, dont un roublard du GR20 pas avare en anecdotes ("C'était en 95, l'orage faisait rage..."), et deux ou trois potes en école d'ingé qui revenaient d'un semestre au Canada, passé à sécher les cours pour se faire des road trips, tout en majorant les partiels, sans en foutre une rame, donc. Nous tombâmes sans mal d'accord sur la productivité et la culture du travail canadienne.

D3 — Asinau → Laparo (21 km · 1544 m D+)

Montée pas simple jusqu'au Monte Incudine puis poursuite sur la variante jusqu'au col de Luana.

Rien de notable ensuite, jusqu'au Bocca di l'Agnone et la crête qui suit (Punta di l'Usciolu...). J'y rattrape un mec et une meuf ayant visiblement entamé une association pour la passer. Ils n'en mènent pas large, la meuf à la jambe en sang mais ça a l'air superficiel. On tape la discute et je les garde à l'œil jusqu'au refuge d'Usciolu, où ils finissent leur journée.

Je recroiserai le mec 3 jours plus tard, retardé par les variantes et mon day off au Monte Rotondo. Il m'avouera avoir les genoux en vrac et être sur le point d'abandonner. Pas de bâtons...

Pour ma part, après avoir récupéré assez d'eau pour la fin de journée et la nuit, je trace la route jusqu'au Bocca di Laparo où un (parmi deux ou trois) emplacement de camping me fait déposer les armes. À l'affût des (invisibles) rangers, je monte la tente à la tombée de la nuit.

D4 — Laparo → Renoso (23 km · 1942 m D+)

Dans la journée je passe le refuge de col de Verde et son village de tentes àlouer. Puis c'est la variante du Monte Renoso qui débute au niveau de la traversé du ruisseau de Mormono (de mémoire). Enfin seul, ça change l'expérience.

Le chemin n'est pas clair au niveau des bergeries des Pozzi, et je marche dans le bush jusqu'au col de Pruno. La crête de Pietradione qui suit comporte quelques passages demandant de mettre les mains mais encore une fois, rien de bien méchant.

J'arrive au Monte Renoso, et après une rapide séance photo, vais me trouver un emplacement de camping sur l'espèce de plateau en contrebas (au-dessus du lac de Bastani). Je croise un Corse tout étonné de trouver quelqu'un en autonomie sur une variante du GR20 ("c'est rare", me dit-il).

Dans la soirée, j'assiste à un des plus beaux couchers de soleil qu'il m'ait été donné de voir (ça vaut ce que ça vaut, je n'ai jamais été en Amérique du Sud...). Magnifique.

Encouragé par le spectacle de la veille, je me lève aux aurores pour le lever de soleil.

D5 — Renoso → Vizzavona (16 km · 376 m D+)

Après la descente vers le lac de Bastani, je remonte et passe le refuge d'E Capanelle, qui m'a fait l'effet d'être moins pourri que les autres, probablement parce qu'il est desservi par la route.

Le sentier continue ensuite dans la forêt pour contourner la Punta di Zorpi, et descendre vers Vizzavona. La forêt, c'est jamais très intéressant... Je me demande s'il n'y a pas plus sympa à faire pour cette journée, je vois des sentiers sur les crêtes : Punta Bacinelio, Punta dell'Oriente, Punta Scarpiccia, Col de Vizzavona, Vizzavona, par exemple.

Arrivé à Vizzavona, je dépense une fortune pour compléter ma nourriture à l'épicerie du coin. Une meuf visiblement au bout du rouleau après sa journée de marche ose remarquer à voix haute que : "c'est cher quand même". Et se prend instantanément un "ET BIEN T'AS QU'A ALLER LES CHERCHER TOI, LES CONSERVES" du Corse assis derrière son comptoir, et dont le gros pickup est garé juste devant la boutique. Sans commentaires, arnaquera bien qui arnaquera le dernier, vous verrez.

Le camping est okay tier, à l'ombre. Il y a des restos, mais n'y allez pas, c'est de l'arnaque. Sauf pour les pizzas, c'est dégueulasse mais c'est pas cher : on ne vous trompe pas sur la marchandise.

D6 — Vizzavona → Monte d'Oro → Petra (19 km · 2478 m D+)

On attaque dans le dur avec une sacrée journée. Tout commence avec l'ascension du Monte d'Oro. 1200m de dénivelé dont un couloir engagé. Emplacements de camping très sympa en sortie du couloir. Quelques mouvements d'escalade requis pour finir le sommet.

Puis descente dans les éboulis jusqu'à la pointe Muaratello, où je croise 3 mecs qui m'avouent que eux aussi font du bivouac hors refuge.

Descente au refuge de l'Onda, où les randonneurs campent littéralement dans la merde de cheval sous les yeux du gardien qui observe les bestiaux aller et venir dans le camping (pourtant protégé par une clôture... ouverte) sans intervenir. Assis sur sa chaise, il encaisse avec l'air du mec qui n'en a rien à foutre.

Je trace. La dernière partie est un chemin de croix. Je suis au bout du rouleau (2500m de D+ la journée quand même) et on finit en beauté, avec les éboulis et autre classique du chemin pourri.

Un hélicoptère évacue quelqu'un, un peu plus loin. J'arrive au refuge de Petra Piana. On m'avait rencardé sur un spot de camping au bord d'un lac, juste au-dessus, sur le chemin du Monte Rotondo. Mais je n'ai plus la force de faire un pas de plus. Ce sera donc un emplacement pourri au milieu des pierres, à ce refuge.

D7 — Petra → Monte Rotondo → Bettaniella (3 km · 800 m D+)

Après les 2500m de D+ de la veille, j'en ai ma claque, c'est l'heure du jour off.

Je monte les 400m qui me séparent du lac de Bettaniella en suivant les cairns, pour découvrir l'endroit idéal pour passer le day et monter la tente. Après avoir glandé au bord (et dans) le lac, je finis l'ascension du Monte Rotondo. Il y a une cabane au sommet, avec le portrait d'un mec dont j'avoue avoir oublié le nom et ce qu'il avait fait pour mériter l'honneur d'être là.

Le tuyau m'avait été donné par un mec ayant fini le trail, au camping de Conca. Il le tenait lui-même d'un autre mec, et ne pouvait confirmer, s'étant dégonflé au cours de l'ascension (c'est vrai que les chèvres vous regardent de travers...). Eh bien le tuyau n'était pas percé, la vue est magnifique. J'avais initialement pensé dormir dans la cabane au sommet, mais le lac me paraissant plus confortable, je redescends et passe la soirée à la fraîche, au bord de ce dernier.

Toujours au lac, je croise deux Corses qui s'étonnent de trouver un gaullois si loin (ironie) du GR20, en autonomie. On sympathise, ils corrigent ma prononciation des sommets, cols et autres lieux, on compare notre matériel et échange quelques techniques secrètes. Puis ils poursuivent leur route. Dieu merci, y'a encore des braves gens.

D8 — Bettaniella → Castel de Vergio (28 km · 1438 m D+)

Allez, on nous l'avait dit, le nord est plus difficile. C'est parti pour la curée.

Après être redescendu à Petra Piana, et remonté au Bocca Muzzella, le trail passe en mode éboulis et passages épuisants. Notamment des passages à escalader à l'aide de corde au niveau des lacs de Melo et Capitello. Astuce, faire fi des cordes vous permet d'avoir une excuse pour dépasser les queues de touristes qui galèrent.

La difficulté se calme un peu à partir des bergeries de Vaccaghja, où des Corses organisent des ateliers "initiation chorale" en faisant chanter (brailler) en cœur des tablées de touristes (sérieusement... on verra si ça pousse la chansonnette en montant le Cinto). Vallée magnifique au niveau du lac de Nino, puis montée sur un chemin bien aménagé au Bocca à Reta. Vue magnifique.

J'oublie de prendre de l'eau au lac, et me retrouve assoiffé à descendre puis remonter vers le camping Castel de Vergio.

Super camping. De la place, des tables, des douches et toilettes propres, et pas cher avec ça. Soirée passée à rassurer les SoBo sur la difficulté du trail plus au sud, et à faire la promo des variantes, en particulier celle du Monte Renoso.

D9 — Castel de Vergio → Pointe des Éboulis (17 km · 2008 m D+)

On continue avec les réjouissances, avec la remontée d'une vallée jusqu'au Bocca di Fogialle.

Il fait une chaleur d'enfer, les arbres se font rares... J'arrive assoiffé au refuge de Tighettu, où une affiche hilarante semble répondre aux interrogations légitimes de ces sacrés touristes (voir photo).

Pour la peine, j'achète deux bières au gardien en prévision d'une soirée épique (on m'avait tuyauté sur le camping au Monte Cinto).

Mais avant, l'épreuve de force. 800m de dénivelé en plein caniar, dans une vallée encaissée sans un centimètre carré d'ombre ni un souffle d'air. On enchaîne les passages engagés / équipés avant l'épreuve finale: Le pierrier de la mort, celui où vous avancez de 50cm pour en reculer de 30.

J'arrive finalement au col (Bocca Crucetta), poursuis sur la crête et pose ma tente juste après la pointe des éboulis. Attention, il n'y a qu'un ou deux emplacements, mais quelle merveille. S'il n'y a plus de place, vous pouvez continuer jusqu'au Monte Cinto lui-même, où il y a de la place pour peut être une dizaine de tentes. Attention à la météo, je n'aimerais pas me retrouver là-haut en cas d'orage ou autre temps pourri.

L'emplacement est situé sur une pointe, la vue sur le Monte Cinto est incroyable et le panorama se poursuit à 360°. Soirée magique (peut-être la meilleure que j'ai connue, PCT compris): les nuages buttent sur les chaînes de montagnes, puis débordent par les cols et submergent le tout petit à petit, dans la lueur du soleil déclinant. Attention néanmoins à ne pas se foutre au précipice après les bières (chaudes mais bonnes quand même). Observation d'un orage vu d'au dessus, pas banal.

D10 — Pointe des Éboulis → Monte Cinto → Carozzu (12 km · 939 m D+)

Abandonnant mon sac pour un temps, je pousse jusqu'au sommet du Cinto. La variante qui y conduit (suivez les marqueurs rouges) est pour le moins technique (Rochers...) et fatiguante.

Superbe vue, nous voilà au sommet de la Corse mon vieux Milou!

De retour à la pointe des éboulis, j'entamme la descente vers Asco, qui est un enfer. Pierrier, éboulis, passages engagés... Des cailloux plein les bottes, je manque de glisser toutes les minutes. Épuisant.

Arrivé à Asco, je fais une pause au refuge local pour me boire une gazouze. "Masque obligatoire", disent les pancartes placardées partout. Mouais. Pas un pèlerin n'en porte, gardien du refuge en tête. À moi il me semble que ce sont plutôt les pancartes qui sont obligatoires.

En attaquant la remontée vers le Bocca di Stagnu (technique en approchant du col), je croise un mec au style Nord-Américain (chemise à manches longues...). Ça ne loupe pas, il sort juste du PCT qu'il a dû interrompre pour cause de COVID, après avoir fait les sections Washington et Oregon. Ça aurait pu m'arriver si je n'avais pas reporté à 2021.

Il se met à pleuvoir, et la descente, une fois le Bocca di a Muvrelia passé, est dangereuse : le trail passe sur des sections de roches lisses et trempées, inclinées vers un canyon... De quoi glisser et se casser la gueule. Aucune confiance en la malheureuse cordelette et les picquets en fer rouillés supposés constituer l'équipement de la voie... Je fais très attention.

Juste avant d'arriver au refuge de Carozzu, je passe l'espèce de pont suspendu au-dessus du Ruisseau de Spasimata (que vous verrez sur les cartes postales du GR20). Fidèle à mon aisance légendaire sur les ponts suspendus, je passe vite fait sans réfléchir ni regarder en bas, me voyant me casser la gueule à chaque pas.

Le refuge de Carozzu est un scandale. Encaissé dans le fin fond de la vallée, ça sentait la mort lente là-dedans, la malaria (bon okay pas à ce point, j'en rajoute). Mais les rares emplacements non squattés par des "tentes à louer" sont occupés depuis des heures par des touristes. J'allucine en en voyant un sortir un déodorant en bombonne de son sac (200g), et s'en aspérge les aisselles tel un sport-études... NAN MAIS ON EST OÙ LÀ?!

Un type en quête d'un emplacement se fait installer à un mètre des chiottes, dans la boue. Il va passer une très bonne nuit, j'imagine qu'il est ravi de payer.

C'en est trop, je décide de la leur faire à l'envers, ce soir. Jouant à cache-cache avec le commis à l'encaissement qui rôde en quête de cash, je repère une tente "à louer" libre et la ferme pour faire croire à son occupation. Puis je me planque en lisière de forêt, pour voir sans être vu, et à la tombée de la nuit lorsque le gardien est invisible (probablement parti compter son cash), je m'infiltre dans la tente et dors du sommeil du juste. En repartant, j'embarque le sleeping pad Décathlon qui traînait là, ça me sera utile et leur apprendra à pigeonner les gens, yek yek yek.

D11 — Carozzu → Calenzana (18 km · 1229 m D+)

Dernier jour. Malgré ma condition (sixième semaine de marche), je suis au bout du rouleau.

Après une remontée jusqu'au Bocca di Innuminata (deux ou trois bons emplacements de camping sur la route, une alternative à ce refuge pourri ?), le chemin suit une crête technique jusqu'au Boccas di Pisciaghja.

S'ensuit une descente autant interminable qu'épuisante, dans les éboulis.

Je passe le refuge d'Ortu, qui m'a paru pas si mal (de l'ombre, de l'espace et de l'air), avant d'entamer la descente finale vers Calenzana. La douleur devient trop forte, pour la première et dernière fois (à ce jour) de ma carrière, je me bourre d'Ibuprofène.

J'arrive à Calenzana dans un état pitoyable. Au bar du bled, des Corses se bidonnent en me voyant me lever de ma chaise tel un papy. Fair enough :). Un joyeux bordel règne au camping: réception fermée, pas de gérant en vue. Je me douche et campe à l'œil.

Le lendemain, je rallie Calvi en stop. La Corse sympa qui me prend ne porte pas de masque et me répond, quand je lui demande si elle ne craint pas le COVID, "qu'ici, on est sur une île, ce qui devrait arrêter le virus". Je me marre sous le mien, de masque, en pensant aux millions de touristes qui vont passer, cette année aussi, sur ladite île. Elle me parle de l'enfer des cliquetis de batons de marche sur les pavés à Calanzana, que ne s'arrêtent pas de la jounrnée, pendant tout l'été.

À Calvi je passe une journée complète sur la plage, façon baleine échouée, pour récupérer avant de prendre le train (cochons sur la voie...) pour rallier Bastia, puis Marseille.